lundi 8 février 2021

Mon Everest


Là-haut, ce n'est pas le bruit de la neige qui tombe sur les sapins, mais celui du vent qui fait bouger l'emballage d'une barre énergétique jetée par terre.

Ce n'est pas non plus l'odeur des bouquetins et autre faune sauvage montagneuse, mais celle des excréments.
Ce sont simplement les tonnes de détritus laissés derrière les hordes de touristes de l’extrême.
Après le tourisme macabre voyageant de Pompéi à Tchernobyl, c'est maintenant la nouvelle mode des voyagistes.
Toujours à la recherche de nouvelles destinations pour leurs riches clients blasés, en perpétuelles quêtes d'aventure.
Bientôt ce sera l'espace, peut-être même la Lune!
Sur son passage, l'Homme répand ses déchets partout.
Quand on sait qu'il y a des milliers de satellites et leurs débris qui dérivent en orbite au-dessus de nos têtes.
Alors, imaginez un peu si c'est à plus de 384 400km de chez lui...
Y a qu'à voir ce que les astronautes du programme Apollo y ont laissé, entre les équipements scientifiques, les vêtements, les aliments et les 96 sacs de déjections humaines (matière fécale, urine, vomi).

Mais avant la conquête de l'espace, nos touristes de l'extrême s'attaquent aujourd'hui au toit du monde, l'Everest, le sommet de l’Himalaya, la plus haute chaine de montagnes au monde.
Bien entendu, qui dit touriste dit forcément autocars de Chinois indisciplinés (malpolis), d'Italiens ou d'Espagnols bruyants et de Russes qui ne parlent que leur langue.
Chacun d'eux s'est affranchi d'une coquette somme comprise entre 70 000 et 77 000 dollars, dont 10 000 rien que pour le permis d'ascension.
Un prix élevé à la hauteur du défi qu'il finance et des risques encourus par l'organisateur.
Car cette ascension nécessite une logistique conséquente et l'accompagnement par toute une équipe (guides, sherpas, médecin, cuisinier...) au sein d'un groupe de 7 personnes, pour être menée à bien.
De plus, il comprend le vol à destination de Katmandou et celui au départ du trek vers le camp de base, la pension complète en lodge les premiers jours puis en tente, ainsi que 8 bouteilles d'oxygène par personne et un sherpa privé (pour lequel prévoir aussi 500$ supplémentaire en cas d'arrivé au sommet).
Il s'agit là d'une expédition qui dure en moyenne 2 mois, dont rien qu'une dizaine de jours pour arriver au camp de base de l’Everest.
Bien sûr, si vous voulez tenter l'aventure par vous même, sans passer par une agence, le permis vous reviendra à 25 000 dollars.

À peine arrivés à Katmandou, les groupes de touristes n'ont pas le temps de visiter qu'ils doivent s'atteler à la préparation de l’expédition et l'achat de matériel.
Ils enchainent ensuite avec quelques jours de marche d’approche entre 2500 et 5000m pour favoriser l'acclimatation à l’altitude.
Comme il fallait s'en douter, les premiers à s’acclimater sont évidemment les Russes malgré leur régime nocturne très alcoolisé.
Une fois passée la phase préparatoire, l'expédition peut enfin commencer.
Rejoint par les sherpas qui chargent le matériel à dos de Yack, tout ce petit monde se met en marche jusqu’au camp de base à 5350m.

Là-bas, ce n'est pas le paysage montagneux vierge de toute civilisation auquel ils s'attendaient.
Non, ce qu'il découvrent en arrivant serait plus assimilable à ce qu'ils pourraient trouver dans le camp de migrant jouxtant la colline du crack près de porte de la chapelle à Paris.
À voir ces centaines de tentes disposées anarchiquement, tous ces déchets qui jonchent le sol et s'amoncellent un peu partout parmi lesquels se trouvent en grande proportion des excréments humains.
Il suffit d'un bref regard autour de vous pour faire ce triste constat : "ils ont souillé durablement les neiges éternelles".
Et ce n'est pas les 12 000 kilos de fientes qui s’accumulent chaque année qui vont arranger cela.
Pire, on peut voir régulièrement des flux de matière fécale régurgités par la montagne et dévaler les pentes verglacées.
Donnant ainsi au mont Everest des airs de volcan d'où s'écoulerait de la lave merdique.
Malgré les efforts de certaines ONG comme les volontaires de chez "homo détritus" qui organisent une fois par an une expédition de nettoyage.
L'an passé, ils ont récolté pas moins de 8 tonnes, qu'ils ont descendues à dos de Yack puis convoyé par camion bene et hélicoptère.
C'est ceux-là même qui descendent tout juste avec des centaines de sacs remplis d'ordures.
Reconnaissable à leurs bénévoles chevelus/barbus qui lancent des regards hostiles en croisant nos groupes d'arrivants.
Le cortège nauséabond des poubelleurs de l’extrême est suivi de celui des blessés rapatriés à dos de yack et autres civières de fortune.

Après l'installation du camp de base et avant l'ascension finale, nos équipes d'alpinistes font trois ascensions partielles.
Ces aller-retour successifs entre le camp de base et les camps 1, 2, 3 (respectivement à 5900, 6400, et 7300 m d’altitude) sont nécessaire pour une bonne acclimatation aux conditions de froid et de manque d'oxygène.
Pour se faire, ils empruntent à chaque trajet la cascade de glace. Un passage obligatoire, car impossible à contourner et tristement célèbre pour sa mortalité.
Cette dangereuse portion est constituée de millions de tonnes de glace qui se déplacent avec des séracs de la taille d'immeubles et de crevasses sans fond.
Jusqu'ici 19 personnes y ont perdu la vie et on a presque failli en compter une 20ème quand une jeune chinoise à glisser en voulant faire un selfie au-dessus du vide.
Heureusement, qu'un guide l'a secouru de justesse en lui tendant une perche - mais heureusement pour elle - pas à selfie.

Si au camp de base ils avaient croisé les blessés qui se faisaient rapatriés, ici à 7900m, au camp 4 ils passent devant les cadavres abandonnés des alpinistes qu'ils les ont précédés.
Tous ces gens qui ne pensaient qu'à gravir le sommet, mais qui oubliaient qu'ils devaient aussi en revenir.
Ces corps pétrifiés dans la glace, bien souvent morts suite au mal aigu des montagnes, d'un oedème cérébral qui enfle dans le cerveau jusqu'à la perte des fonctions motrice ou d'un oedème pulmonaire qui remplit les poumons de liquide jusqu'à la noyade.
Et quand vous voyez un cadavre dénudé dans la neige, ce n'est pas qu'il eu été violé par un Yéti, mais bien qu'il fut victime d’hypothermie, soudain pris d'une bouffée de chaleur irrationnelle, il s'arrache les vêtements et meurt.
Quoi qu'il en soit, si vous avez le malheur de mourir dans ces montagnes votre dépouille servira à baliser les sentiers comme l'infortuné "Green boots", un sherpa inconnu dont les fameuses bottes vertes servent depuis de repère visuel.
Sauf si bien sûr, votre famille a suffisamment de ressources financières pour faire rapatrier votre corps congelé.

Entre 8200 et 8600 mètres d'altitude vous êtes dans la "bande jaune" - appelé ainsi en raison de la pierre colorée d'un brun jaune bien distinctif - nos groupes de touristes mettent leurs masques à oxygène.
Une fois le col sud passé, ils pénètrent dans la zone de la mort. À partir d'ici et à cette altitude tous corps humains meurent progressivement, se décompose littéralement.
D'abord les engelures touchent les extrémités des membres, puis vous perdez peu à peu la sensibilité de vos orteils, de vos doigts, même votre nez ou encore votre bite.

Cela fait maintenant 37 jours que leurs périples a commencé et des tensions se font sentir entre chaque communauté.
Incivilités, différences de mœurs et de code sociaux viennent se rajouter à la barrière de la langue.
Plus le temps passe et plus les conditions se durcissent. Cette montagne commence à agir sur les hommes comme une tour de Babel naturelle.
Et c'est comme dans une mauvaise blague, remplie de cliché, mais avec un fond de vérité.
Chaque nationalité doit jouer son rôle : les russes sont rustres et alcoolisés, les Chinois sales et sournois, les Espagnols quant à eux sont bruyants.
Malgré tous leurs piaillements, ces derniers ne parviennent pas à réveiller les Russes qui l'altitude aidant sont en pleine gueule de bois.
Nos conquistadors en profitent alors pour prendre de l'avance sur l'ascension finale, mais réalisent bien vite que les Asiatiques les ont déjà devancés.
C'est maintenant la dernière ligne droite jusqu'au sommet, plus que quelques centaines de mètres à gravir, mais les conditions météo sont très mauvaise et de ce fait un embouteillage se forme sur la cordée.
Ici, il y a des guides dans toutes les langues, mais aucun billet coupe file. Personne ne peut échapper à cette file d'attente mortelle.
Les uns derrière les autres, vous ne marchez pas et donc votre corps ne se réchauffe pas.
Vous avez beau avoir le meilleur équipement du monde, aucune chose fabriquée par l'homme ne peut combattre la nature.
Elle finit toujours par reprendre ses droits.

Les hidalgos avec toute la discrétion qui fait leur réputation touristique s'impatientent en attendant un changement météorologique.
Pour faire passer le temps et essayer d'oublier le froid, ils jouent aux devinettes.
Mais lorsque Juanita s'esclaffe un peu trop fort en ayant trouvé la réponse à la question :
L'écho de sa voix résonne gravement dans les montagnes et déclenche inévitablement une avalanche.
Emportés par la neige, ils meurent sur le coup et la vallée retrouve enfin son silence paisible.
Les chinois qui étaient devant, eux, sentent la paroi vibrer fortement.
Ils voient dégringoler des rochers entiers sans toutefois chuter.
Une fois l'éboulement terminé, les nuages et la brume se dissipent. Profitant de cette embellie extraordinaire, les Asiatiques reprennent leurs ascensions.
Cependant, les cordes de mauvaise facture qu'ils utilisent pour gravir le sommet, fragilisé par la catastrophe, cèdent lentement sous le poids, précipitant ainsi la cordée dans le précipice.
Quant aux Russes, bien qu'ensevelis sous la neige, ils semblent avoir survécu, après tout c'est leur élément.
Increvables, ils se relèvent comme si ils étaient à peine un tout petit peu plus fatigués de leurs cuites de la veille qu'à l'ordinaire.
L'un d'eux ramasse une bouteille de verre aux deux tiers entamé, boit le fond de celle-ci et recrache aussitôt sa gorgée.
"De la pisse" s'exclame-t-il en Russe, mais comme c'est la sienne et qu'elle est fortement alcoolisée, il en reprend une lippée puis balance la bouteille dans les décombres (de plastique et tissus) avant de rejoindre le reste de ses camarades.

Le point commun de tous ces groupes de différentes nationalités, ce n'est pas leurs amours de la montagne, mais bien leurs propensions à ne pas la respecter.
Boite de conserve, bidons, canettes, emballage plastiques et tissus, toiles de tente, bouteilles d'oxygène et autres matériels d’expédition sont enfouis sous la neige de l'avalanche, mais ne disparaitront pas aussi facilement.
Une belle excuse qui tombe bien, pour justifier l’abandon de tous ses déchets ménagers, alors que plus de 70 containers se trouvent sur les routes qui parsèment le sommet.
Et ce n'est pas les 3600 euros de caution (restitué en échange de 8kg d'ordure par alpiniste) qui vont dissuader nos riches touristes d'adopter un comportement irrespectueux.

Sur les 200 alpinistes qui ont tenté l'ascension aujourd'hui, les bolcheviques seront les premiers à atteindre le sommet.
D'autres groupes de touriste de différentes nationalités se succèdent déjà derrière eux, continuent d'avancer sans relâche alors qu'il pourrait peut-être secourir ceux qui les ont précédés.
Là haut, il n'est pas question de solidarité, vous pourriez tout aussi bien être dans l'espace où personne ne vous entendrez crier. Il y a de grandes chances que votre dépouille soit laissée au vent comme les déchets.
Vladimir, le plus grand et le plus costaud du groupe se fait aider du sirdar (le sherpa principal) pour grimper sur l'ultime étage.
Alors qu'il pose le pied pour l'ultime pas vers le sommet, celui-ci trébuche et glisse bêtement sur une peau de banane laissée là.
Dans sa chute improbable, Vladimir entraine avec lui tous ses compatriotes dans le vide.

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